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l'édito: 

Chers spectateurs,

Vous étiez très nombreux le 5 juillet dernier en ouverture du Diago en Plein air pour l’avant-première du film Le Grand bain de Gilles Lellouche. Ce fut une très très belle soirée ! Figurez-vous qu’il a fallu que l’on se batte pour avoir le film, que vous pourrez voir dans votre salle préférée dès le 7 novembre. Cold War et Heureux comme Lazzaro au programme du Diago en Plein air également, sortent dans ce même numéro. Deux très beaux films récompensés à juste titre au dernier festival de Cannes par les prix de la Mise en scène et du Scénario. Ne manquez pas non plus l’autre comédie de l’année, En Liberté ! de Pierre Salvadori qui sortira au Diago le 31 octobre, que l’on vous propose en avant-première dimanche 21 octobre à 18h dans le cadre du CINEMED et en présence du réalisateur et de l’acteur Pio Marmaï. Et puis pour certains ce sont les vacances et la possibilité de voir et revoir le tout nouveau film du papa de Kirikou le magnifique Dilili à Paris !
A très vite !
L’équipe du diago

Cold War

Un amour puissant et chaud en pleine Guerre froide. Mais impossible aussi. C’est le nouveau voyage magnétique auquel invite Pawel Pawlikowski. Célébré à Cannes, il sort enfin sur les écrans.
Après son retour à ses origines polonaises avec le triomphe cinéphile Ida, Oscar du meilleur film en lange étrangère, Pawel Pawlikowski est aux commandes d’un nouveau portrait en noir et blanc, dans la Pologne des décennies passées. Il chante les étapes d’un amour intense et malmené, qui traverse les années et les frontières, de Varsovie à Paris, de Berlin à la Yougoslavie. En filigrane, c’est l’histoire de ses propres parents qu’il célèbre. Un homme et une femme puissamment reliés, mais nourris de l’impossibilité de vivre ensemble. Le long-métrage leur est dédié, et les protagonistes portent leurs prénoms. Construit par étapes temporelles et ellipses assumées, ce récit ciselé d’une passion séduit, caresse, ravit. La virtuosité narrative et formelle règne. La sensualité aussi. La caméra aime les visages, les voix et les corps de Joanna Kulig et Tomasz Kot, renversants de séduction. Leur incarnation est totale, organique, charnelle, fusionnelle avec leurs personnages, de leurs perles de sueur aux vibrations de leurs cordes vocales. Le cinéaste les enveloppe avec une bienveillance profonde, et leur colle à la peau, au souffle, aux étoffes. Le résultat est bouleversant. Zula et Wiktor, la chanteuse et le musicien, vivent leurs élans au son d’une musique jazz entêtante, qui fait battre le cœur des images denses de Lukasz Zal. La précision du grain et la profondeur des plans magnétisent l’écran quasi carré du format 1.33. Pawlikowski raconte un monde qui veut empêcher l’individu de vivre sa liberté. La Guerre froide qui retient, qui sépare, qui écrase, qui mutile. Avec sa délicatesse assumée et son art de la séquence comme tableau, ce cinéma crée un espace-temps unique, récompensé du prix de la mise en scène à Cannes en mai dernier. Une expérience à vivre les yeux grands ouverts.

Quién te cantará - San Sebastian 2018

Le 3e film de Carlos Vermut ne déçoit pas les attentes. C'est une oeuvre sophistiquée et retorse sur la duplicité, la gloire, le fait de supplanter quelqu'un et le karaoké

Il y a quatre ans, le Festival de San Sebastian a fait la place qu'il méritait, au sein du cinéma espagnol, à un Madrilène alors encore peu connu, Carlos Vermut – quoiqu'il ait fait parler de lui dans les circuits alternatifs et les cercles d'internautes avec un film inclassable où apparaissait déjà son audace : Diamond Flash. En 2014 en effet, Vermut a été invité en compétition avec son deuxième long-métrage Magical Girl, qui a décroché et le Coquillage d'or, et le Coquillage d'argent du meilleur réalisateur, après quoi le grand public a pu découvrir son univers unique, peuplé d'êtres humains psychologiquement complexes et d'actes difficiles à qualifier. Son nouveau film, Quién te cantará, se situe dans la même lignée, dans le sens où il ne laisse pas le spectateur indifférent.

Vermut est fasciné par la culture japonaise et le karaoké. La première avait marqué Magical Girl, et l'auteur de ces lignes est convaincu que le second est à l'origine de Quién te cantará – d'autant plus que le cinéaste est un régulier des bars super kitsch de la capitale espagnole où n'importe qui peut se transformer, le temps d'une chanson devant un décor, un micro à la main, en Alaska, Amaral ou Mocedades (dont un titre, un de ses plus populaires, donne son nom au film). C'est ce qui arrive à l'héroïne de son nouveau long-métrage, une oeuvre qui vous hypnotise : Violeta imite sa chanteuse préférée, qui est son idole, une planche de salut dans sa vie défaite, banale et grise. Eva Llorach interprète avec retenue mais de manière engagée cette femme, dont la personnalité se rapproche de son idéal quand elle devient vraiment le double de sa star, Lila Cassen, jouée par l'actrice et artiste pop Najwa Nimri, qui livre ici un travail qui tient de l'autoportrait, de la mise à nu et de l'auto-analyse.

Les actrices principales sont bien secondées, par deux comédiennes d'excellence comme la vétérane Carme Elías et la jeune (mais déjà reconnue de tous) Natalia de Molina. À elles quatre, bien guidées par Vermut, ces interprètes construisent un monde féminin de vampirisation mutuelle et de jeux de miroir destructeurs. Une aura de tragédie enveloppe les images sophistiquées et élégantes du film et bien qu'il soit un peu étroit et froid en son milieu, il éclate au troisième acte, laissant le public bouche bée, tandis que toutes les pièces s'imbriquent à la perfection, formant un récit aussi fatidique que fascinant.

Vermut, ni tout à fait lui-même, ni tout à fait un autre, comme les personnages qu'il a créés, mélange dans Quién te cantará le Hitchcock de Rebecca et Vertigo avec le Bergman de Persona et Sonate d'automne, et Almodovar avec Blade Runner, et le lesbianisme vampirique avec les enfants tyrans, le doute identitaire avec l'hérédité castratrice, l'élégance cinématographique avec la cruauté la plus insupportable. Le résultat est un film qui subjugue, un film dramatique et énigmatique mais aussi très beau qui confirme le talent de celui qui, de dessinateur de bande dessinée, est bel et bien devenu aussi un cinéaste moderne, courageux, original et unique, qui prend des risques et nous pose à travers ce film la question suivante : qui sommes-nous vraiment ?