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Edito 294

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l'édito: 

Retour de Cannes, la tête remplie d’images, de sons, de sensations fortes ! N’en déplaise à certains critiques elle nous plaît bien à nous la Palme : « The Square » de Ruben Östlund ! Un film drôle et sans concessions orchestré à merveille par le réalisateur de « Snow Therapy ». Vous aurez l’immense chance de la découvrir en avant avant-première (sortie prévue en novembre !), en clôture de notre cinéma d’été que l’on renouvelle cette année sur la pelouse de nos amis du hTh du 6 au 9 juillet. On vous laisse découvrir dans le mag le reste de cette programmation de films, tous en avant-première, concoctée spécialement pour vous ! Avec cette année la présence de Carine Tardieu pour son drôle et touchant « Otez-moi d’un doute ». D’autres films venus de Cannes seront à l’affiche de votre ciné préféré, des documentaires sur des personnages terrifiants « Le vénérable W » de Barbet Schroeder, étonnants « Nothingwood » de Sonia Kronlund, et touchants « Visages, Villages » d’Agnès Varda et JR. Et puis nous avons découvert de jeunes réalisatrices, Léa Mysius et son fascinant, énergique et sensuel « Ava », Maryam Goormaghtigh, réalisatrice franco-iranienne qui signe avec
« Avant la fin de l’été » un joli film sur l’amitié, l’amour et l’exil tourné en partie sur nos terres languedociennes…
Petits et grands se régaleront avec « Le grand méchant renard et autres contes » une jolie fable pleine d’humour et de poésie du duo Benjamin Renner et Patrick Imbert, réalisateurs de « Ernest et Célestine ». Et puis ne manquez surtout pas notre coup de cœur, le polar égyptien de l’été « Le Caire confidentiel » de Tarik Saleh. Chers amis du septième art, il y a tant de films à découvrir, il ne tient plus qu’à vous de prendre du plaisir !
A très vite,
Noémie

120 battements par minute : la guerre invisible

Robin Campillo délivre un film magistral, militant, émouvant et brillamment mis en scène au coeur d'un groupe d'activistes parisiens d'Act Up. "L'ignorance est ton ennemi, le savoir est ton arme". C'est dans un territoire de slogans, de débats stratégiques et d'actions percutantes dans un contexte où l'urgence de la prise de consciente est question de vie et de mort que Robin Campillo a plongé les spectateurs de la compétition du 70e Festival de Cannes avec 120 battements par minute, accomplissant des débuts exceptionnels pour sa première participation à la quête de la Palme d'or, après avoir dévoilé son potentiel à Venise avec ses deux premiers longs de réalisateur, Les Revenants et Eastern Boys. Avec ce troisième opus, le coscénariste et monteur de quasiment tous les films de Laurent Cantet, passe clairement à un niveau de maîtrise où son immense empathie pour l'humain s'harmonise à la perfection avec une volonté politique de lutte contre l'indifférence dans un tourbillon passionnant et souvent poignant, mis en scène avec fluidité, rigueur et inventivité. "On n'a pas le temps, on est en train de crever." Nous sommes en 1992, le Sida fait des ravages en France (le pays alors le plus touché en Europe) et les séropositifs tentent de vivre avec les effets secondaires violents de l'AZT. Fondée trois ans auparavant, la branche parisienne d'Act-Up enchaîne les actions choc pour rendre le sujet visible et faire avancer la recherche et la prévention plus vite. Poches de sang arrosant les institutionnels frileux, envahissement de laboratoire pour mettre la pression sur des groupes pharmaceutiques ayant leurs propres intérêts économiques, intrusion dans les écoles pour véhiculer de manière très directe le message de la protection sexuelle, interpellation des médias pour dénoncer le masque mortel assimilant l'épidémie aux seuls homosexuels, drogués, prostitués et prisonniers. A travers une petite dizaine personnages d'activistes emblématiques incarnés notamment par Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Antoine Reinartz et Adèle Haenel, Robin Campillo (qui a écrit le scénario avec Philippe Mangeot) détaille avec intelligence le quotidien de ce champ de bataille où les tactiques, voire les désaccords, se discutent en forum (les plus radicaux s'opposant aux lobbyistes et aux négociateurs), où les actions sont menées avec une intensité et une efficacité ultra professionnelles, où la solidarité, l'humour et l'esprit de la fête sont d'autant plus présents que le désespoir et la mort guettent. Le tout sans oublier l'amour de Sean et de Nathan qui devient progressivement la colonne vertébrale au film. Monté à merveille par le cinéaste lui-même qui utilise une très grande variété de procédés (transitions superbes, passage d'archives, etc.) et qui équilibre parfaitement le portrait de groupe et celui des individualités qui le composent, 120 battements par minute est à la fois un hommage très bien documenté offrant un visage à ces combattants de l'ombre, et une oeuvre d'une sensibilité aussi pudique qu'impudique quand c'est nécessaire. La photographie signée Jeanne Lapoirie enlumine un ensemble très fort sur le plan dramatique, mais qui n'en abuse pas, se contentant de retracer une réalité qui parle d'elle-même. Et le film s'offre même clandestinement de plus vastes horizons : "comme dans toute guerre, il y a des collaborateurs, des profiteurs et d'autres qui avivent la haine et la discrimination. Il faut unir nos forces pour résister à l'épidémie, former une communauté et développer des actions positives." Un message à mettre en perspective avec une autre mention fugitive rappelant que la Révolution de 1848 qui a renversé en France la monarchie du Juillet avait débuté avec seulement une cinquantaine de manifestants.

Djam : la bielle et le beat

CANNES 2017 : Tony Gatlif nous transporte en pays de rébétiko aux côtés d’une jeune femme grecque qu’on accompagne dans une escapade jalonnée de chants irrésistibles et de danses viscérales. Djam, le nouveau film de Tony Gatlif, qui a donné lieu sur la Croisette a une grande soirée ciné-concert pendant ce 70e Festival de Cannes, porte le nom d’une femme (merveilleusement interprétée par Daphne Patakia), une jeune femme grecque, belle, culottée (bien qu’elle ne porte rien sous sa jupe, parce qu’elle s’en fout), partout à l’aise, drôle, qui danse comme une irrésistible Salomé et vous projette ses chants pleins de fougue mélancolique en plein coeur. L’auteur de Gadjo Dilo et Exils ne pouvait choisir meilleure guide – car on est forcément captivé par cette héroïne lumineuse – pour nous faire découvrir une musique traditionnelle grecque appelée rébétiko que lui-même côtoie depuis longtemps, une musique à la fois rythmée et envoûtante, douloureuse et rebelle, qui s’empare de vous, qui vous invite, qui réunit les gens dans un transport passionné autour de textes subversifs qui parlent du et au peuple, protestant contre le pouvoir, l’argent, et tous ceux qui ne savent pas aimer. C’est un chant fort de sa culture, viscéral, au son duquel on fait route aux côtés de Djam, son cher beau-père l’ayant envoyée de Lesbos à Istanbul pour aller faire réparer une bielle pour son bateau, et chargée de quelques autres petites missions qui donnent à son escapade des allures de conte. Pourtant, en chemin, aux portes de l’Europe, des mésaventures de toutes sortes vont se présenter, notamment à partir du moment où Djam rencontre Avril, une Française un peu perdue, une déracinée qui n’a pas conscience de la culture magnifique qu’elle aussi porte en elle. Elle n’a pas, non plus, la liberté de Djam mais elle s’en imprègne, l’exerçant par exemple, pour commencer, dans son choix de rester dans son sillage magnétique, malgré les injonctions de la Grecque de la laisser tranquille. Ainsi, d’embrouilles en grève, de rapine en détour imprévu pour sauver un homme du désespoir, elle font route ensemble, toujours en musique, et elles sont heureuses malgré tout, heureuses et vivantes et à l’unisson. Car tel une Arche de Noé de son et de textes, un bateau réunissant les photos des ancêtres autour des vivants, le rébétiko va de pair, où qu’il voyage, avec une chaleureuse atmosphère de communion. Djam est l’incarnation de l’esprit du rébétiko. Libre, sachant qui elle est, elle vit comme elle l’entend et sa joie est simple puisqu’elle recommence à chaque chanson, à chaque rencontre, qui se fait toujours partage, mais l’analogie avec l’affirmation que représente le chant grec va plus loin. À travers ce personnage éclatant de pureté, qui se balade les fesses à l’air sous sa jupe, sur les toits brûlants où elle marche sans entraves et dort la nuit, à ciel ouvert, Gatlif a aussi voulu – explique-t-il, courroucé par la régression de la condition féminine depuis la fin des années Soixante – rendre à la femme une indépendance qu’on est en train de lui retirer. Si Djam ne se pose pas la question de la culotte, ou du culot, c’est qu’elle n’a pas à le faire. Non seulement elle sait qui elle est mais, comme dirait Prévert, elle est comme elle est et fait ce qu’elle veut et n’a pas à s’en cacher, et c’est très bien parce que c’est comme ça qu’elle nous plaît.